La particularité de l’économie du sport dans le contexte de l’économie libérale américaine.

L’absence de barrières à l’entrée figure parmi les principes fondamentaux de l’économie libérale. Cela suppose qu’il n’y ait aucune difficulté, du moins d’un point de vue juridique, pour qu’une nouvelle entreprise puisse entrer sur un marché donné. Sous ce rapport, Milton Friedman, économiste et Lauréat du prix Nobel, soutient que l’économie libérale américaine repose sur les principes de la liberté individuelle, de la propriété privée et de la concurrence.

Ce principe a été renforcé dans la législation américaine par le Sherman Anti-Trust Act du 2 juillet 1890. De façon sommaire, l’objet de la Sherman Anti-Trust Act est de contrer les pratiques anticoncurrentielles et les monopoles qui nuisent à la concurrence sur le marché. Cette Loi interdit explicitement les cartels et les conspirations visant à restreindre le commerce, tout en s’opposant aux pratiques monopolistiques comme l’établissement de prix prédateurs et l’exploitation de positions dominantes. En d’autres termes, elle vise à garantir un environnement économique équitable en favorisant une saine concurrence et en protégeant les intérêts des consommateurs contre les abus de pouvoir économiques.

Par ailleurs, le Clayton Act (une loi fédérale américaine) adopté en 1914 a introduit des règlements supplémentaires ainsi que des mécanismes pour renforcer l’application. Le Clayton Act interdit certaines pratiques, telles que la discrimination par les prix, les accords de vente liée, les accords d’exclusivité, les fusions où toutes acquisitions qui pourraient réduire de façon importante la concurrence sur le marché. Il permet aussi aux particuliers et au gouvernement de poursuivre en justice les pratiques anticoncurrentielles. La Loi Clayton joue un rôle important aux États-Unis en ce qui a trait au maintien de marchés concurrentiels et à la protection des consommateurs contre les pratiques monopolistiques. Il est important de souligner que ces deux mesures législatives sont retenues aux fins d’analyse, mais elles ne sont pas les seules qui traitent de la question. Citons, entre autres, la Federal Trade Commission Act (1914), la Robinson-Patman Act (1936) et la Hart-Scott-Rodino Antitrust Improvements Act (1976).

Nonobstant, les marchés du sport semblent être exemptés de ces dispositions législatives américaines. Sans conteste, les ligues majeures américaines, telles que la National Basketball Association (NBA), la Ligue Nationale de Football Américain (NFL), la Ligue Majeure de Baseball (MLB) et la Ligue Nationale de Hockey (NHL) sont toutes des ligues avec des barrières importantes à l’entrée. Contrairement au modèle européen, qui repose sur un système de relégation-promotion, un modèle de franchise est généralement adopté au sein des ligues professionnelles américaines. Les équipes sont affiliées à la ligue à titre permanent, sans recours à la relégation ou à la promotion basée sur la performance sportive. En d’autres termes, ces ligues sont dites fermées.

Toutes les tentatives de concurrencer les ligues traditionnelles américaines ont systématiquement échoué. Selon les économistes du sport, l’un des facteurs expliquant cet échec est que les ligues américaines majeures mettent en place des barrières considérables à l’entrée. Elles exercent un contrôle total sur les ressources clés, telles que les médias (les droits de diffusion), les infrastructures sportives (les stades), les contrats de sponsoring et le merchandising (les équipementiers). Vous vous demandez sans doute si ces grandes ligues que j’oserais qualifier de monopolistes violent les lois antitrusts qui interdisent les pratiques anticoncurrentielles aux États-Unis.

Compte tenu de la spécificité des marchés sportifs, il est très difficile d’appliquer les dispositions générales au secteur sportif. Par exemple, une compagnie de téléphone n’a pas forcément besoin d’une autre entreprise de son secteur pour vendre son produit. Alors qu’une équipe de football a besoin d’un compétiteur pour produire et vendre le spectacle sportif. Et plus le compétiteur est fort, plus le produit est attractif. Il en résulte que les ligues sportives professionnelles américaines sont perçues comme des organisations coopératives. Par conséquent, la collaboration entre les équipes est fondamentale à l’organisation des compétitions et au fonctionnement global de la ligue. Ainsi, les lois antitrusts américaines sont tenues de faire une exception connue sous le nom de « Professional sports exemption doctrine » (doctrine de l’exemption du sport professionnel). Cette doctrine est fondée sur la notion fondamentale selon laquelle le sport professionnel est une industrie distincte, qui exige des règlements particuliers pour en assurer le bon fonctionnement et la croissance économique.

En dépit des critiques proférées à l’endroit du modèle nord-américain, il demeure le plus performant au monde, générant des revenus avoisinant les 71.06 milliards de dollars en 2018 selon l’édition 2018 de l’étude annuelle de PricewaterhouseCoopers sur le marché du sport nord-américain. Il est convoité par de nombreux dirigeants du football européens, dont ceux porteurs de l’idée de la création d’une Super League avec les meilleurs clubs européens. On se rappelle du bouleversement de la gouvernance du football européen lorsqu’en avril 2021 les 12 clubs européens dont le FC Barcelone et le Real Madrid ont annoncé la création de cette Super League au format nord-américain. Le succès du modèle américain repose sur la cartellisation de l’offre de leur produit (droits tv, sponsoring, merchandising, billetterie, etc.) et la redistribution presque égalitaire des revenus entre les franchises. Cela confère une certaine stabilité financière à ces dernières et cette stabilité est essentielle au maintien d’un certain niveau de compétition sportive.

Je terminerai en vous invitant à réfléchir sur cette interrogation : dans le contexte actuel où le championnat national haïtien est bloqué, il y a très peu d’investissement dans le sport, la Fédération Haïtienne de Football est quasi inexistante, est-il envisageable d’adopter le modèle américain en créant une ligue professionnelle fermée contenant un nombre limité d’équipes choisies selon un certain nombre de critères financiers (surtout financier) et sportifs? Ou encore, peut-on s’inspirer des autres modèles qui se pratiquent ailleurs en Amérique latine?

Par Lucson Senatus, M.A.P
Spécialiste en management du sport et politiques publiques
Coordonnateur général du Grand Pôle Patriotique

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