Le sport comme pilier de la paix : La pertinence du maintien du Ministère de la Jeunesse et des Sports pendant la transition

Par Lucson Senatus, MAP
Spécialiste en management des organisations sportives,
Fondateur du Centre de recherche et de l’Innovation en sport

La question de la fusion du Ministère de la Jeunesse, des Sports et de l’Action Civique (MJSAC) avec un autre ministère, voire sa pure et simple suppression est devenue une récurrence dans la sphère politique haïtienne. À chaque nouveau gouvernement, le MJSAC constitue une cible à abattre à tout prix. Les tenants de cette position la défendent, généralement, autour de deux argumentaires : D’une part, la pertinence d’un tel Ministère est mise en cause étant donné l’impact modeste, voire inexistant de son offre de service sur les citoyens/contribuables. D’autre part, l’assainissement des finances publiques par la rationalisation budgétaire est mis en avant. Si à première vue ces arguments semblent être très convaincants et surtout populaires, ils présentent deux grandes limites : Premièrement, ils ne tiennent pas compte du potentiel du sport dans la transformation sociale et la consolidation de la paix. Deuxièmement, la rationalisation budgétaire ne doit pas constituer une fin en soi.

Le sport comme vecteur de la paix

Dans le contexte actuel, dominé par une insécurité accrue, le sport peut-être un levier stratégique jouant un rôle déterminant dans la pacification de la zone métropolitaine de Port-au-Prince. Relevant du secteur social, le sport est porteur d’un ensemble de valeurs essentielles à la fomentation d’une culture de paix. Ce rôle pacificateur du sport trouve un large consensus parmi les chercheurs, les professionnels et les praticiens du secteur. Depuis le début des années 80, les pouvoirs publics ont progressivement associé « une nouvelle utilité sociale au sport dans sa participation à la lutte contre la crise du lien social (Lefèvre, 2012) ». En effet, par ce nouveau rôle, les pouvoirs publics ont mis en place des dispositifs ayant à leur base le sport pour répondre dans l’urgence à des phénomènes de violences urbaines qui ont animés certains quartiers populaires (Lefèvre, 2012). Il s’agit ici d’une double dimension du sport dans la lutte contre la délinquance. D’une part, il peut être articulé à des rôles préventifs par la mise en place des programmes d’activités physiques, sportives et de loisirs qui intègrent la population à l’instar du dispositif « Operations Préventives Été (OPE) » mise en place dès les années 1982 en France ». D’autre part, le sport peut intervenir à un niveau correctif en inculquant les valeurs liées aux sports, telles que le respect des règles, la solidarité, le « sportsmanship », la fraternité, la tolérance…, aux jeunes (Senatus, 2022).

Abondant dans le même sens, Pantaléon (2003) soutient que « l’activité sportive doit être considérée comme un moyen d’ancrage dans la société, un outil pour accrocher le jeune, pour lui donner des repères ». Par conséquent, la mise en place d’une politique de sport et citoyenneté est capable de fomenter des valeurs morales, éthiques et l’amour pour la patrie chez la population (Senatus, 2022). Faut-il rappeler au Premier Ministre actuel, M. Gary Conille, qui est un ex haut fonctionnaire des Nations Unies, que dans une résolution prise par l’Organisation des Nations Unies en 2012, « le sport est reconnu[comme] moyen de promouvoir l’éducation, la santé, le développement et la paix (ONU, 2012) ». L’idée était d’encourager tous les acteurs à tout mettre en œuvre pour mettre le sport au service du développement et de la paix dans une vision commune (Senatus 2022). Dans une large mesure, le sport a été intégrer dans le programme de développement durable à l’horizon 2030 de l’Assemblée Générale des Nations Unies :

« Le sport est lui aussi un élément important du développement durable. Nous apprécions sa contribution croissante au développement et à la paix par la tolérance et le respect qu’il préconise ; à l’autonomisation des femmes et des jeunes, de l’individu et de la collectivité ; et à la réalisation des objectifs de santé, d’éducation et d’inclusion sociale »

Cependant, pour mettre le sport au service de la paix, le Ministère doit avoir ce que Mazouz (2017) appelle « la capacité à livrer ». Il est évident que dans les conditions actuelles le Ministère ne dispose pas d’une stratégie managériale lui permettant de remplir cette mission de service public. Par conséquent, loin de toute idée de fusion ou de suppression du MJSAC, le gouvernement doit revoir le modèle de gestion de cette institution et placer ce ministère au cœur d’une stratégie de pacification et de réconciliation nationale à l’exemple de la victoire des Springboks de l’Afrique du Sud à la Coupe du monde de rugby de 1995 qui est devenue un symbole de la réconciliation post-apartheid pour toute la nation (Tribolo, 2022).

Quelle doivent être les grandes lignes de la feuille de route du Ministère dans la conjoncture actuelle ?

De manière succincte, les grandes lignes de la feuille de route doivent intégrer des objectifs réalistes par rapport au temps, aux ressources et à la conjoncture. Par conséquent nous proposons ces quatre (4) grands chantiers pour la période de transition devant terminer avec l’investiture d’un gouvernement démocratique le 7 février 2026 :

  1. La promotion de la paix à travers le sport : Développer et supporter toutes les initiatives sportives communautaires qui favorisent la cohésion entre la population et la promotion de la paix.
  2. Programmes de sport pour le développement et la Paix : Collaborer avec des organisations internationales qui soutiennent le sport pour la paix, telles que l’Organisation des Nations Unies et La Conférence des Ministres de la jeunesse et des sports des pays ayant le français en partage (CONFEJES) dans la conception et le pilotage des programmes de sports et citoyenneté dans le milieu des jeunes.
  3. Éducation et sensibilisation : Intégrer des modules éducatifs sur la paix et la résolution des conflits dans les différents programmes sportifs dans le but d’inculquer ces valeurs aux pratiquants.
  4. Collaboration et partenariat : Développer des partenariats avec des organisations non gouvernementales tant sur le plan local qu’international, telles que les agences de l’ONU, les fédérations et les associations sportives, etc. Cela permettra de maximiser l’impact des différents programmes du ministère en bénéficiant de l’expertise des différents partenaires. De même, des collaborations avec d’autres ministères sectoriels doivent être mises en place.

La gestion Stratégique, un atout pour le Ministère

Dans la conjoncture actuelle, le ministère doit opter pour le management stratégique sectoriel en développement des collaborations avec les fédérations sportives, les municipalités, les associations civiles et de jeunesse. Le management stratégique sectoriel permettra une mise en commun des forces et une complémentarité des compétences et expertises pour adresser les défis partagés de manière intégrée (Senatus, 2023). Dans la même veine, le management stratégique dynamisera la capacité du MJSAC à livrer le contenu de la feuille de route qui lui sera attribuée par le chef du gouvernement.

De même, le Ministère doit réaliser un diagnostic global de son offre de service tant sur le plan interne que sur le plan externe. Pour y parvenir, nous recommandons, entre autres ; l’utilisation des outils de gestion comme la matrice MOFF. Cet outil lui permettra de déterminer ses forces et ses faiblesses (facteurs internes) et les menaces et les opportunités de l’environnement dans lequel il opère (facteur externe). Ainsi, le ministère sera capable d’utiliser ses forces pour mitiger l’impact de ses faiblesses et les opportunités pour contrer les menaces. Dès lors, il devient nécessaire de produire des plans d’amélioration de service de manière continue.

En plus, le ministère doit mettre en place un système de tableau de bord de gestion qui lui permettra de veiller sur l’évolution des indicateurs de gestion clés et in fine évaluer périodiquement sa performance. Pour y parvenir, le ministère doit préalablement définir ses objectifs stratégiques et opérationnels de manière SMART et des indicateurs de performance afin d’avoir une vue, en temps réel, sur les résultats et de pouvoir intervenir à temps si des écarts par rapport aux cibles étaient détectés. Par exemple, un indicateur pourrait être : occuper 70% du temps libre des jeunes des quartiers populaires par la mise en œuvre d’un programme de sport et de loisir.

De la même manière, ce tableau de bord permet au ministère de collecter un ensemble considérable de données sur son environnement interne et externe. Ces données faciliteront la prise de décision basée sur des faits probants. L’avantage de ce système de tableau de bord de gestion réside dans sa capacité à permettre au ministère de suivre en permanence les variables à améliorer, celles qui évoluent de manière correcte, etc. En définitive, ce tableau de bord créera une boucle de rétroaction nécessaire à l’atteinte des résultats escomptés.

Finalement, l’interface politico-administrative doit être mieux articulé en diminuant, voire cesser d’utiliser les gestionnaires comme des rouages de la machine gouvernementale (Mazouz, 2017). Il doit, au contraire, exploiter au mieux les capacités managériales des gestionnaires en leur donnant plus d’autonomie. Cette autonomie ne va pas de soi. Elle doit être accompagnée d’une plus grande imputabilité des gestionnaires du ministère.

Bibliographies

Lefèvre, N. (2012). Sport et éducation spécialisée : Prévenir la délinquance ? Le Sociographe, 38, 43-51.

Mazouz, B., Lemay, L., Lozeau, D., & Maltais, D. (2017). Gestion par résultats : concepts et pratiques de gestion de la performance des organisations de l’Etat. Presses de l’Université du Québec.

ONU (2012, Novembre). L’Assemblée générale souligne l’importance de l’enseignement de la démocratie et du Plan d’action de l’ONU sur le sport au service du développement et de la paix. ONU : https://www.un.org/press/fr/2012/AG11316.doc.htm

Pantaléon, N. (2003). Socialisation par les activités sportives et jeunes en difficultés sociales. Cairn : https://doi.org/10.3917/empa.051.0051

Senatus, L. (2022). Conception d’une politique publique sportive pour combattre la délinquance juvénile dans les quartiers populaires de la zone métropolitaine de Port-au-Prince, ENAP 2022

Senatus, L. (2023). Proposition de passage à la gestion axée sur les résultats au Ministère de la Jeunesse, des Sports et de l’Action civique pour améliorer l’impact de l’offre de service. ENAP 2023

Tribolo, J. (2022). Sport et paix, un mariage de raison ? Retour sur trente ans d’utilisation du sport au service de la paix par les Nations Unies. L’Observateur des Nations Unies, 52(2022-1), pp-35.

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